Quelle crise des réfugiés?

Il y a, nous dit-on à l’envi, une crise des réfugiés en Europe. Celle–ci consisterait en une invasion de hordes humaines venues fragiliser nos économies et menacer notre identité et notre sécurité. Est-ce bien sérieux? Il y a, certes, une crise, et même plusieurs crises. Mais celles-ci sont d’un tout autre ordre que celle avancée.

Il y a plusieurs crises

Il semble en effet que l’on assiste ces dernières années à des déplacements de populations mues par un besoin de protection contre les effets de conflits ou de persécutions d’une ampleur inégalée dans l’histoire moderne , le conflit syrien, en particulier, générant les déplacements de population les plus importants jamais enregistrés (http://www.unhcr.fr/5581a037c.html). Ces déplacements historiques provoquent des crises comme ils en découlent eux-mêmes d’autres.

Une crise pour les migrants

Il s’agit d’abord d’une crise pour les migrants qu’on laisse pour morts à nos frontières ou qu’on veut renvoyer à la guerre ou à la persécution ou dans des camps de survie.

Des millions de personnes sont déracinées prises dans un piège formé d’un côté par les persécutions et conflits et de l’autre par les murs occidentaux de toute sorte. Sans aucune protection, ces personnes sans refuge sont victimes, notamment, des organisations de passeurs ou de traite.

Selon le HCR, plus de la moitié de cette population est composée d’enfants ; selon le même organisme, l’UNICEF et l’OIM, deux enfants en moyenne par jour meurent noyés depuis septembre 2015 en tentant de traverser l’est de la Méditerranée, un total de 340 – dont beaucoup sont des bébés et jeunes enfants – étant dénombré, calcul qui ne compte pas ceux dont le corps s’est perdu en mer.

 

Une crise du Mal’ordre

Il s’agit également d’une crise du Mal’ordre qui fait qu’aujourd’hui « un humain sur 122 est désormais soit un réfugié, soit un déplacé interne ou encore un demandeur d’asile » et qu’il se réfugie non pas dans l’Occident encore prospère mais dans l’Etat « en développement » voisin de celui qu’il fuit (selon le HCR, 86% fuient dans des régions et pays considérés comme économiquement moins développés, un quart dans les pays classés par l’ONU parmi les pays les moins avancés).

Cet ordonnancement du monde tue non seulement au coeur de conflits armés de toutes sortes, mais également à leurs frontières avec le refus par les Etats en paix d’accorder protection à ceux qui fuient ces conflits. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, le nombre de personnes mortes ou disparues à destination de l’Europe serait de 3 770 en 2015 et de 418 en 2016, chiffres qu’il faut donc réévaluer à l’échelle du monde (voir aussi).

Cette crise est-elle économique, identitaire ou sécuritaire ?

Alors que nous ne sommes pas sortis de la crise de 2008 et de sa fille aînée dite de la « dette souveraine » et que les instruments pour réellement prévenir de nouvelles crises économiques vraisemblablement plus puissantes n’ont pas été adoptés, l’enjeu premier en Europe serait celui d’une crise économique causée par les flux de migrants des dernières années.

Il ne saurait y avoir de telle crise à l’échelle européenne. Il y aurait eu en 2015 l’arrivée en Europe de 1 046 599 et en 2016 de 121 051 personnes. Ces chiffres qui ont mis en désordre l’Europe  peuvent et doivent impressionner. Ramenons-les cependant à la population des 28 Etats membres de l’Union européenne. Celle-ci est estimée à 508,2 millions de personnes par Eurostat et à 508 191 116 personnes par l’INED. Les arrivées des deux dernières années correspondent donc, à peu près, à 0,22% de la population européenne.

Qui peut croire qu’un tel afflux puisse mettre en danger l’Europe? En quoi ce petit pourcentage pourrait-il nous précipiter dans l’abîme économique annoncé s’il était intelligemment réparti ? Si les études sur les effets de l’immigration régulière sur les économies étatiques peuvent différer, certaines estimant qu’elles ont des effets positifs, d’autres qu’elles ont des effets négatifs (sur les salaires dans les pays où celui n’est pas réglementé, sur l’emploi dans les autres), elles convergent pour tenir ces effets comme minimes.

En quoi un tel afflux permettrait-il la tant redoutée islamisation de notre continent? Ici, ce sont les démographes qui nous apprennent que les migrants adoptent assez rapidement une natalité équivalente à celle qui existe dans le pays d’accueil. L’invasion immédiate ou différée n’aura donc pas lieu du fait du simple accueil des migrants acculés par la guerre à nos frontières.

L’enjeu serait-il plus sérieusement sécuritaire ? Il faudrait encore prouver le danger (en démontrant que l’extranéité d’un individu est un élément criminogène et fait de lui un criminel ou terroriste)  et l’incapacité de mesures de police classiques à juguler celui-ci. Il faudrait également montrer qu’est un facteur de sécurisation de l’Europe le fait de laisser des milliers de personnes à elles-mêmes ou à des organisations transnationales criminelles voire terroristes qui s’adonnent au passage ou à la traite et gagnent en puissance au fur et à mesure que leur marché – entendez les migrants que l’on n’autorise pas à venir en Europe – s’étend.

En revanche, il y a bien une crise pour les Etats européens par lesquels ces migrants entrent dans l’espace européen, au premier chef la Grèce et l’Italie. Car ceux-ci doivent gérer des flux importants au regard de leur population et de leurs difficultés économiques et sont condamnés à porter seuls cette responsabilité puisque les fermetures (plus ou moins accentuées) des frontières internes à l’Europe ont pour effet de bloquer les migrants dans ces Etats d’où ils ne peuvent plus sortir pour prolonger leur chemin en Europe. L’Italie et la Grèce deviennent ainsi de facto les Etats de destination finale de ces migrants et la pression sur ces deux Etats ne peut qu’augmenter jusqu’à une très probable implosion qui, elle, sera une vraie crise sécuritaire pour l’Europe.

La crise est morale et politique

Ainsi, tout comme une poignée d’individus ont plongé la France dans l’état d’urgence pour plusieurs mois et semble la conduire à réviser sa constitution alors que celui-ci est toujours en vigueur, un million de personnes feraient vaciller le continent qui pendant des siècles, seul puis avec son allié américain, a dominé le monde…

La crise que connaît l’Europe est une crise morale et politique. Les sommets se succèdent en vain, les tensions entre gouvernants s’exacerbent, les incidents diplomatiques se multiplient comme les décisions contraires au droit international des réfugiés ainsi qu’au droit international des droits de l’homme. Les gouvernements on peur.

La peur principale, outre celles vues supra, serait celle de la fameuse montée des extrêmes droites qui menaceraient nos démocraties. Notons cependant deux ou trois choses à cet égard.

Tout d’abord, nos gouvernements, sur ce fondement, ont offert à ces « extrêmes droites » une bonne partie de ce qu’elles voulaient. Il convient ensuite de ne pas se méprendre sur la signification de la montée incontestée de ces extrêmes droites. D’une part, tous ceux qui votent pour elles ne sont pas racistes ni même xénophobes et ces deux mouvements ne constituent donc pas « l’opinion publique » en matière migratoire (ni même l’électorat à séduire pour gagner les prochaines élections). En outre, il y a à parier qu’une bonne partie de ceux qui le sont, le sont devenus notamment du fait des discours dominants de nos démocrates qui, plus ou moins insidieusement, ne cessent de dire depuis des années, dans un langage certes plus policé, ce que disent les partis tant redoutés : que nos malheurs économiques, sécuritaires et identitaires viennent en partie de l’immigration.

Et la prophétie fut auto-réalisatrice : il y a en effet une crise migratoire en Europe, mais que les gouvernant européens ont eux-mêmes, dans une certaine mesure, construite, à force de glissements progressifs, presque insidieux, et continuent à attiser, notamment en faisant appel, outre à leurs armées nationales,  à une armée internationale pour les aider, l’OTAN.

Le monde s’est construit à force de migrations. Nos faibles gouvernements européens n’y changeront rien. Ils doivent retrouver un minimum de lucidité et cesser d’alimenter par leurs discours une peur dont l’histoire, celle de l’Europe notamment, nous montre que, passé un certain seuil, elle devient mortifère. L’Europe n’existerait pas si, à différentes période de sa vie particulièrement tourmentée, il n’y avait pas eu des peuples pour offrir l’hospitalité à ses millions de réfugiés jusqu’à ce qu’ils puissent retourner chez eux. L’Europe a également beaucoup souffert de périodes sombres où certains de ses peuples n’ont pas bénéficié d’une telle hospitalité de la part de leurs voisins. Elle est peut-être en train de mourrir sous le coup de politiques d’Etats qui, non seulement, sapent le fragile vernis de solidarité qui fonde son existence, mais refusent également de donner à d’autres ce qu’elles ont elles-mêmes reçues ou auraient aimé recevoir.

Jean Matringe, Professeur des Universités, Ecole de droit de la Sorbonne


3 réflexions sur “Quelle crise des réfugiés?

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