Les migrations entre mobilité et clôture

C’est une banalité de dire que l’homme a toujours été mobile et que c’est un de ses caractères spécifiques dans le monde animal. Bipède, pouvant se tenir sur ses membres antérieurs et doté d’une certaine intelligence, l’homme a toujours migré. Il semble à ce titre admis qu’il est né en Afrique d’où il a migré pour occuper tous les territoires terrestres et on sait qu’il n’a jamais eu de cesse de se mouvoir. On ne saurait imaginer la configuration présente du monde s’il n’y avait eu toutes les migrations humaines que notre préhistoire et histoire ont connues. Les migrations sont un des ressorts de la condition humaine et de son évolution.

C’est également une banalité de dire que toute société ou communauté (sociale, politique, religieuse, économique ou autre) se détermine par exclusion d’un autre – d’un « étranger » – et face à lui, et qu’elle ne peut pas être entièrement indifférente à son arrivée en son sein. L’identité est une distinction d’avec ce qui n’est pas soi.

L’histoire des frontières, certes non toujours étatiques, est plurimillénaire. Elle a même connu un profond regain avec ce qu’on appelle la mondialisation. Il n’y a nul paradoxe dans l’avènement concomitant de l’ouverture économique du monde et du développement sans précédent des frontières. Les sociétés ressentent ce besoin de ne pas se fondre dans une collectivité humaine globale indifférenciée où elles ne pourraient se distinguer les unes des autres et donc exister. Ce qui devrait plutôt étonner est cet engouement béat à l’égard des ouvertures aux biens, services et capitaux, comme si la fermeture aux seules personnes pouvait garantir les identités ; ce n’est pas une forte migration américaine dans le monde qui a imposé sa culture à celui-ci.

On remarquera d’ailleurs que les fermetures collectives qui tentent de faire face à l’uniformisation globale ne sont pas le propre des États. Comme par un retour particulièrement violent, toutes les identités s’exacerbent, se ferment.

Cette violence est d’autant plus forte que cela fait longtemps que beaucoup de vieilles identités sociales qui n’étaient pas forcément fermées sur elles-mêmes ont été brimées ; bien avant la mondialisation, ce furent les États qui brisèrent les appartenances collectives pour essayer d’imposer une seule allégeance à un État qui correspondrait à une « nation » inventée à cette fin. Et la philosophie occidentale n’est pas pour rien dans cette histoire, elle qui a convaincu qu’il n’y avait pas de situation intermédiaire entre l’état de nature et l’État moderne, entre l’individu et l’institution étatique.

Après tant de siècles de frustrations, sentant l’État vaciller, les anciennes collectivités, les anciennes fermetures et les anciennes exclusions font leur grand retour. Elles peuvent être transnationales ; elles peuvent également se manifester à l’intérieur même des États. C’est le développement des communautarismes, des ghettos, des ségrégations, des résidences bourgeoises hyper surveillées, des xénophobies de toutes sortes. Car les cultures et les identités n’ont jamais pu être gommées ; elles ont continué à creuser leur sillon.

Plus encore, de nouvelles identités et fiertés de substitution aux anciennes ou d’ajout se fondent, identités de pacotille souvent qui s’inventent et peuvent disparaître aussi vite autour du sport, de l’entertainment, de la mode ou encore des marques commerciales.

Il est donc vain de croire que les appartenances collectives et identités disparaîtront. Il conviendrait cependant de calmer les hystéries meurtrières qui leur sont attachées.

Plusieurs éléments peuvent être pris en compte pour essayer de réduire cette tension qu’on croit fondamentalement indépassable entre mouvement des êtres humains et clôture des communautés.

Tout d’abord, une certaine pluralité des appartenances collectives semble nécessaire pour éviter l’exacerbation de l’une ou l’autre : plus l’individu appartient à des collectivités différentes, plus il sera ouvert.

Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que, puisque l’identité se construit par rapport à un autre, il est nécessaire de regarder celui-ci et non de le rejeter. Dit autrement, et contrairement à ce qu’on entend ad nauseam, les migrations sont nécessaires aux identités collectives. Car à ne pas ou plus (re)connaître l’autre, on risque de ne pas ou plus se (re)connaître soi-même et de perdre son identité. Aucun ensemble humain n’est autosuffisant et s’il perd l’autre, enfermé sur lui-même, il se consume.

C’est alors l’empire des identités individuelles, d’un narcissisme et d’un égoïsme généralisés ultra irritables et porteurs de phobies et paranoïas incontrôlables.

Voilà l’état du monde ; c’est le règne de la clôture individuelle (car celui qui défend sa collectivité se défend en réalité lui-même ; celui qui la vénère se vénère lui-même) ; il faut réinventer les ouvertures de celle-ci.

Jean Matringe


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