Les « repatriés de la diaspora africaine » dessinent la voie d’une migration heureuse

Une génération de « repats », ou « repatriés », dessine les contours d’une évolution positive à moyen terme pour les migrations, que l’on pourrait appeler une « migration heureuse ».

Le continent africain fait l’objet de fantasmes puissants qui donnent lieu selon les époques à toutes sortes d’obsessions. De nos jours, les inquiétudes se cristallisent autour de la question des mouvements migratoires issus du continent. Ipsos notait pourtant dans une étude récente que la France est le pays où l’on observe le plus de décalage entre la perception et la réalité sur la question de l’immigration.

Ainsi, qui ne serait pas étonné d’apprendre que la part des immigrés en France est certes en hausse depuis trente ans, mais de seulement 1,2 point (de 7,2 % à 8,4 %)[1]?

Aussi que ces flux migratoires en provenance d’Afrique dont nous parlons tant – qui ne représentent que 13,4% des migrants dans le monde[2], et contribuent moins à l’immigration en France que les migrations intra-européennes[3] – se déroulent alors même qu’un nombre croissant de jeunes professionnels vont à l’encontre de cette tendance. Les exemples abondent de banquiers, de médecins, de juristes, d’ingénieurs, de professeurs ou de cadres supérieurs d’origine africaine qui, nés ou venus étudier en France, décident de faire carrière en Afrique.

Il importe ici de faire une distinction. 

Les uns sont issus de générations ayant immigré en France depuis au moins deux décennies et qui ont, de façon parfois inégale et c’est regrettable, le sentiment d’être vraiment intégrés. Beaucoup d’entre eux aussi demeurent Africains (double nationalité) et leur volonté d’expatriation ne peut donc être réduite à un « retour » même si certains disent vouloir « rentrer chez eux », et d’autres vouloir réconcilier leurs deux identités dans la suite de ce que Césaire disait : « Liberté, égalité, fraternité, prônez ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité »[4]. Une constante est le plus souvent de vouloir profiter d’un contexte favorable en Afrique et mettre en avant de fortes plus-values professionnelles et personnelles qui sont malheureusement parfois freinées par un regrettable et persistant plafond de verre. Certaines situations sont à regretter et il convient alors de veiller à ce que la France comme  l’Europe soient pour chacun là où il fait bon « d’être chez soi » pour, dans le respect mutuel, continuer d’y construire sa vie et faire carrière.

Les autres, plus nombreux, sont nés en Afrique, y ont fait leurs études secondaires, voire supérieures. Ces derniers ont une connaissance approfondie de leur pays et pour certains, du continent, de ses opportunités comme de ses contraintes. Mais eux aussi devraient pouvoir rester en France (ou en Europe) dans un respect mutuel si des possibilités leur sont offertes, car nul pays ne peut vivre sans l’apport bénéfique des autres.

Quelle que soit la catégorie dont ces nouveaux migrants vers l’Afrique sont issus, ils entament une démarche profondément positive, encouragée par la certitude que l’avenir est très certainement au Sud. Et à l’heure où l’Afrique opère son décollage économique, l’Histoire est déjà en train de leur donner raison.

Cette tendance au retour est valorisante pour le continent car celles et ceux qui « reviennent » le font non seulement avec des connaissances et de l’expérience, de nouvelles approches et de nouvelles méthodes, mais aussi avec leurs contacts – y compris pendant leurs études – et leurs relations personnelles.

Cette génération de « repats », ou « repatriés », dessine les contours d’une évolution positive à moyen terme pour les migrations, que l’on pourrait appeler une « migration heureuse » bien qu’elle ne soit pas toujours facile pour celles et ceux qui la décident. Elle devrait en tout état de cause nous inviter à renforcer des actions concertées pour développer des chaînes d’opportunités entre l’Afrique et l’Europe, notamment avec la France qui entretient avec l’Afrique francophone le lien privilégié de la langue. Aussi c’est dans une certaine complicité que les deux zones pourraient conjuguer leurs efforts dans ce sens.

La France pourrait agir en accompagnant par différents moyens celles et ceux qui manifestent la volonté de migrer du Nord vers le Sud pour y faire carrière. Il n’est pas suggéré d’y consacrer des moyens considérables et irréalistes, mais plutôt et dans l’immédiat, d’imaginer des mesures de bon sens qui favoriseraient les entreprises françaises et africaines, et notamment les PME, ainsi que les jeunes diplômés. Aussi d’encourager des entreprises à soutenir de futurs cadres dont les compétences, au bout du compte, profiteront à tous.

La France pourrait à titre d’exemple et dans des conditions à définir, réinventer le volontariat international en entreprise (VIE) en l’ouvrant à des jeunes ressortissants de pays d’Afrique, et peut-être même en l’étendant à l’échelle européenne. Ainsi, le programme profiterait à des investisseurs et entrepreneurs en Afrique, qu’ils soient français, européens ou africains. L’expérience montre combien de tels échanges permettent non seulement à des jeunes de bâtir une première expérience professionnelle, mais aussi aux entreprises de bénéficier des connaissances nouvelles de jeunes étudiants en fin d’études. On pourrait aussi penser à l’organisation de forums pour des rencontres entre ces entreprises en Afrique et des « repatriés » qui souhaitent s’établir en Afrique.

Pourquoi ne pas aussi envisager de faire bénéficier ces « repatriés » d’une protection particulière pour que leurs droits notamment économiques et sociaux soient préservés dans le cadre de leur « repatriation » ? La mise en place n’est pas évidente, on le sait. C’est probablement une question de volonté politique et aussi, dans certains cas, de gestion au niveau des entreprises. De façon générale, la mise en place d’une politique d’accompagnement à la « repatriation » dépendra d’une volonté partagée aussi bien par  la France (ou l’Europe) et chacun des pays africains que par les « repatriés » eux-mêmes.

En complément indispensable de cette politique, il conviendrait aussi, en France, de continuer à améliorer l’accueil des étudiants africains dans le cadre de leur formation, puis de faciliter leur intégration professionnelle (au moyen de l’octroi simplifié de visas, de bourses d’études, etc). C’est aussi une solution à la lente érosion de l’attractivité de la France pour les étudiants africains.

Car si, avec 133 893 étudiants africains inscrits dans son enseignement supérieur en 2015, la France reste la destination principale de ces étudiants, elle n’est plus leur destination favorite[5]. Les étudiants africains (« champions de la mobilité »)[6] – de plus en plus nombreux et désormais environ 373 000 chaque année – se découvrent de nouveaux horizons, en particulier au Canada (Québec), aux États-Unis, en Chine, au Royaume-Uni, au Proche ou au Moyen-Orient et surtout et, c’est par contre un signe heureux de confiance qui devrait être accompagné, en Afrique elle-même[7].

Une telle politique de soutien constituerait une contribution positive des pays du Nord, notamment de la France, à l’égard de l’Afrique, et deviendrait un socle solide et cohérent pour participer à inscrire le continent dans un cercle vertueux de stabilité, de bonne gouvernance et d’espoir qui, à terme, devrait aussi réduire certaines des migrations Sud-Nord plus subies que souhaitées. Cette politique permettrait en outre d’instaurer une circulation non seulement des femmes et des hommes, mais aussi des idées, au plus grand bénéfice des deux espaces géographiques. Une telle « fuite à rebours » de cerveaux aura pour bénéfice d’enrichir les pays d’Afrique sans, sauf retours en nombre conséquents, porter préjudice aux pays de départs. Tout le monde serait ainsi gagnant sur le long terme.

C’est pourquoi nous devrions tous faire résolument partie des incorrigibles confiants dans l’avenir du continent africain et de sa relation avec l’Europe, notamment avec la France. C’est ainsi que nous sortirons par le haut des débats actuels sur les migrations sans laisser l’Histoire nous passer à côté. Nous formulons ainsi le vœu que nos pays sachent se montrer créatifs, confiants, sensibles et adaptés à la nécessité de participer à l’Afrique du 21ème siècle. Il est temps de réinventer la relation entre l’Europe un peu vieillissante et l’Afrique de l’avenir.

Stéphane Brabant est avocat au Barreau de Paris, son activité est essentiellement dirigée vers l’Afrique subsaharienne où il a vécu sept ans.

Caline Kamya Nkontchou est avocate aux Barreaux de Paris et du Cameroun, elle intervient principalement en droit des affaires en Europe et en Afrique.

 

[1] Samuel Laurent, « 7 idées reçues sur l’immigration et les immigrés en France » (Le Monde – 06/08/2014), disponible en ligne:

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/08/06/sept-idees-recues-sur-l-immigration-et-les-immigres_4467506_4355770.html

[2] Arnaud Leparmentier et Maryline Baumard, « Migrations africaines, le défi de demain » (Le Monde – 16/01/2016), disponible en ligne:

http://www.lemonde.fr/international/article/2017/01/16/migrations-africaines-le-defi-de-demain_5063273_3210.html

[3] Chantal Brutel, « Les immigrés récemment arrivés en France. Une immigration de plus en plus européenne » (Insee – Novembre 2014), disponible en ligne:

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281393#documentation (p. 1-2)

[4] Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès, Éditions Albin Michel, Collection Itinéraires du savoir, 2005 (p.37)

[5] Campus France, « La mobilité internationale des étudiants africains »  (Les notes – Octobre 2016), disponible en ligne: http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/etude_prospect/mobilite_continent/fr/note_16_hs_fr.pdf  (p. 1)

[6] Sencampus, « Les étudiants africains, champions de la mobilité », disponible en ligne:

https://www.sencampus.com/les-etudiants-africains-champions-de-la-mobilite/embed/#?secret=7rkWkWMIfn

[7] Ibid.

Source : Les « repatriés de la diaspora africaine » dessinent la voie d’une migration heureuse – Terangaweb | L’Afrique des idées


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